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Souvent, quand la France me semble si terriblement décourageante, décevante , affligeante, consternante, démoralisante et carrément désespérante je me dis que je serais mieux ailleurs : dans une petite cabane imaginaire perdue dans une montagne chinoise avec quelques vieux sages taoistes ; ou dans un tout petit mazot en bois quelque part en Suisse, tout là haut dans les alpages avec des chèvres, des gentianes bleues et des alpenhorns ; ou bien encore dans les pays nordiques où ils sont discrets, ne font pas autant de bruit que nous, roulent en vélo et peignent leurs maison en bois avec de jolies couleurs… En regardant cette peinture de Carl Lasson que j’aime beaucoup (j’aime beaucoup les trois : Carl Larsson, sa peinture de la vie simple et la fille qui peint la frise) je sens instantanément que mes journées seraient beaucoup plus douces dans ces ambiances de bois : dans des odeurs de térébentine, de filets de harengs roulés à l’aneth, de brioches au safran, de petits pains à la canelle… (oui, bon, c’est clair, il semblerait que je sois un peu affamé ce soir. Alors Smaklig måltid ! comme ils disent là bas).

Carl Larsson sur Wikipedia

Classiques de la cuisine suédoise

Comme je voyage de plus en plus dans les toiles des grands maîtres anciens, j’ai décidé de me faire carrément dans photoshop une garde-robe digne de ces déplacements dans le temps. Me voici donc peint par Jacopo Pontormo (1494-1557). L’oiseau m’est venu d’Audubon et la plume du square du coin de la rue… Je ne dis pas que mon rêve soit d’être hallebardier mais bon, par les temps qui courent, ils disent que c’est plus prudent d’être armé. Pas envie de finir pendu à un gibet dans une ville en révolte où je serais tombé par hasard. Trop dangereux. Pour la carte de crédit, je reprendrais le truc des petits tonnelets.

Jacopo Pontormo, Le hallebardier original
1530s, huile sur canevas, 92 x 72 cm
Musée J. Paul Getty, Malibu

Tout à l’heure, assis sous les Paulownia mauves, je regardais les enfants jouer dans le bac à sable du petit square au pied de l’église : les uns riaient, les autres pleuraient… Tous criaient et piaillaient entre pâtés et toboggan… Moi qui n’arrive plus à séparer les choses tellement la marée noire de la tristesse alzheimer est en train de mazouter les dernières plages de bonheur qui me restaient, je me suis rappelé ces deux textes de Paul Valéry sur les enfants et les chiens qui arrivent si facilement à séparer et compartimenter leurs sentiments et à ne surtout pas mélanger bonheur et malheur :

J’aime les enfants car, quand ils s’amusent, ils s’amusent ;
et quand ils pleurent, ils pleurent ;
et cela se succède sans difficulté.
Mais ils ne mèlent pas ces visages.
Chaque phase est pure de l’autre.
Mais nous…”

Petit texte tiré de Mélange.

Et encore celui-ci, tiré de Paraboles

“Le chien heureux est tout heureux :
Il est bonheur sans ombre.
Il ne sait, il ne peut mélanger du malheur au bonheur,
Du bonheur au malheur.”

Je vais donc essayer de rester enfant le plus longtemps possible. Ou plutôt (vu mon état de délabrement) d’être chien… dans une autre vie en tout cas. Rejouer avec Switchie me fera vraiment du bien.

Sur les grilles du Luxembourg en ce moment, cette photo prise à Minsk par Andrei Liankvich, d’une femme célébrant l’élection triomphale d’Alexandre Loukachenko à la présidence de la république de Biélorussie (82% des voix), un score dénoncé partout comme frauduleux, y compris par le Conseil de l’Europe.

Ce qui m’amuse dans cette photo, outre sa sidérante beauté idéologique et esthétique, c’est qu’elle est carrément l’autoportrait psychologique d’une vieille amie (qui se reconnaîtra évidemment dans ce petit clin d’oeil personnel). En lutte courageuse contre l’adversité, perpétuellement prête à monter au front, elle est toujours dressée, fière et solitaire, contre l’ennemi potentiel, quelqu’il soit : idéologique, professionnel ou familial… Plus qu’une Mère Courage, c’est une “Petite Mère du Peuple” toujours prête à partir au combat avec son sac à main en bandoulière, même (ou surtout) pour les causes perdues ou imaginaires mais qui font les délices de sa psy et de quelques amis qui continuent à bien l’aimer pour sa fougue indestructible et son insubmersible énergie :-) Allez courage Mumu ! On t’aime quand même :-)


Hier soir, diner avec Muriel au Rostand : filet de boeuf à la ficelle (trop de ficelle) carrément délicieux et indiscutablement rouge. Ce qui me rappelle un truc bizarre que j’avais lu à l’époque sur les flamands roses qui disait que les flamands étaient roses parce qu’ils bouffaient des crevettes roses, qui elles-même s’enfilaient des algues carténoïdes…

Ma grand mère disait toujours : on devient ce qu’on mange... Je vais donc peut-être devenir flamand rose ? Vous me direz qu’avec ce que j’ai mangé quand j’étais petit j’ai du souci à me faire. Et avec ce mange en ce moment (beaucoup de brocolis, énormément de brocolis), je risque carrément tourner au vert. Je verrai ce qu’ils diront demain au bureau.

En tout cas faites bien attention à ce que vous mangez : si vous mangez des sucres d’orge, vous allez devenir à rayures et alors bonjour l’allure le lendemain dans la rue. Vaut peut-être encore mieux manger des crevettes et passer pour un flamand rose, non ? YOU ARE WHAT YOU EAT !

© Richard Cummins


Il y a eu, ces derniers jours, beaucoup d’arbres et d’ombres d’arbres sur mon blog… Et du coup m’est revenu en mémoire ce passage terrible de la Divine Comédie où Dante, au Chant XIII de l’Enfer, parle des gens transformés en arbres et qui hurlent quand on brise leurs branches… C’est terrible et vous glace d’effroi. Voici le passage :

Et le bon Maître : “Avant de pénétrer plus loin, sache, me dit-il, que tu es dans la seconde enceinte, et y seras tant que tu chemineras dans l’horrible sablon. Regarde bien, et tu verras des choses qui te rendront mes paroles croyables.” Déjà, de toutes parts, j’entendais pousser des gémissements, et ne voyais personne ; de sorte que, troublé, je m’arrêtai. Je crois qu’il crut que je croyais que cette foule de voix, sortant d’entre les troncs, venait de gens qui se cachaient de nous.
Ce pourquoi le Maître dit :
“Si tu romps quelque branche d’un de ces arbres, rompues aussi seront les pensées que tu as”. Lors, avançant un peu la main, je cueillis un petit rameau d’un épais buisson, et le tronc cria : “Pourquoi me mutiles-tu ?” Puis devenu tout noir de sang, il cria de nouveau : “Pourquoi me brises-tu ? N’as-tu aucun sentiment de pitié ? Nous fumes hommes, maintenant nous sommes buissons. Ta main devrait être plus pieuse, eussions-nous des âmes de serpents.”

Petit arbre avec inscription de Giovanni Bellini (fragment)
Huile sur bois, 31 x 22 cm
Gallerie de l’Accademia, Venise.

Des passages moins tristes de la Divine Comédie (étoiles)


J’ai trouvé ce magnifique poème d’Octavio Paz sur le site toujours frémissant d’intelligence de Terres de femmes et je le copie-colle donc directement, tel quel avec mes remerciements à Angèle Paoli que j’aime beaucoup (et mes excuses pour les rejets de certains mots en bout de ligne que je n’arrive pas à faire dans cet éditeur où les non-breaking spaces n’existent pas)

ARBOL ADENTRO



Creció en mi frente un árbol,
Creció hacia dentro. 

Sus raíces son venas, 

nervios sus ramas, 

sus confusos follajes pensamientos. 

Tus miradas lo encienden 

y sus frutos de sombras 

son naranjas de sangre, 

son granadas de lumbre. 
                                                  
Amanece 

en la noche del cuerpo. 

Allá adentro, en mi frente, 

el árbol habla. 
                             
Acércate, ¿lo oyes? 



Traduction française de Frédéric Magne
ci-dessous…
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Dans un mail, ce matin, Muriel évoque Appelfeld, Nelly Sachs, Rose Aulander, la Bucovine et Czernowitz la ville natale de Célan…
Tout à coup la phrase “au nord de l’avenir” me revient en tête, obsédante. Je l’avais entendue à l’époque dans la bouche de George Steiner :

“… je suis à la gare de Francfort entre deux trains. Dans un kiosque, un livre m’intrigue. J’ouvre et - première phrase - je lis: “Une langue au nord de l’avenir”
J’eus un choc quasi physique et j’ai presque raté mon train. Cette phrase a changé ma vie. J’ai su qu’il y avait là une immensité qui allait entrer dans ma vie. Ce fût ma première rencontre avec l’oeuvre de Paul Celan”.

“Une langue au nord de l’avenir” … la phrase est magnifique en effet ; et je la comprends d’autant mieux en ce moment que ma langue - et ma vie également - sont quelque part “…au nord de l’avenir”... Le choc existentiel, quasi physique de Steiner eut lieu à gare de Francfort ; J’ai regardé par la fenêtre du train le nom de ma gare : il y avait marqué en grosses lettres Alzheimer.

IN DEN FLÜßEN nördlich der Zukunft

werf ich das Netz aus, das du

zögernd beschwerst

mit von Steinen geschriebenen

Schatten.

J’avais parlé à l’époque (post de décembre 2003) du petit lapsus de George Steiner

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